Miguel Barros : Le cinéma, c’est une autre manière de poser des questions
Membre du jury international au festival de cinéma « Love Is Folly » de Varna, Miguel Barros est un directeur et scénariste reconnu pour « Blackthorn » (2011), « Nadie quiere la noche » (2015) et « Los sin tierra » (2004). Il présente le film « Nadie quiere la noche » (« Personne n’attend la nuit ») basé sur son scénario. Le film met en scène le personnage de Joséphine Peary, la femme de l’explorateur du Pôle Nord, Robert Peary. C’est est une coproduction internationale entre l’Espagne, la France et la Bulgarie.
Miguel Barros a travaillé comme photographe de guerre, et a voyagé en Syrie, au Congo, au Nicaragua, au Brésil, au Soudan, en Éthiopie, en République de Centre Afrique, en Somalie, à Sarajevo, en Bosnie, en Serbie.
Pourquoi préférez-vous la photographie de guerre et vous retrouver dans des pays au contexte dangereux ?
Cela fait bientôt vingt ans que je pratique photographie. C’est un travail politique et social. J’essaie de comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui dans le monde et dans nos vies. Parfois, je dois vivre ces situations, m’approcher au plus près des problèmes pour les comprendre. Et je ne les comprends pas, mais j’essaie. Je pense aussi que j’ai la chance d’aller dans tous ces pays car on m’y envoie, on me paye pour y aller et mes missions sont intéressantes – la principale étant de revenir pour informer les gens de ce qu’il se passe dans le monde.
Vous avez beaucoup voyagé en Afrique…
C’est ma spécialité. J’adore l’Afrique. C’est un continent incroyable, j’y ai beaucoup d’amis. J’y ai énormément voyagé. Je pense qu’on oublie l’Afrique, les gens ont oublié l’Afrique. C’est pourtant un immense continent.
Que pensez-vous de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui ?
C’est un désastre. La question est trop large, trop complexe.
Est-ce que le cinéma prend beaucoup de place dans votre vie ?
C’est là une autre manière de chercher des réponses. J’essaie de trouver des explications par moi-même et de faire se poser des questions aux gens. Je ne donne généralement pas de réponse, je pose des questions.
En tant que scénariste, combien de films avez-vous écrit ?
J’ai réalisé trois gros films, trois plus courts et je travaille à présent sur quatre nouveaux films. Faire du cinéma est un processus long. Je propose le scénario et avant de commencer à tourner, il faut attendre trois ou quatre ans. Deux films vont sortir bientôt, un autre dans deux ans puis encore un autre à la télévision. Les deux derniers projets pour l’Espagne et pour les États-unis sont des films historiques, sur l’Empire Romain. C’est une coïncidence, l’un d’entre eux est basé sur une nouvelle, un best-seller de l’écrivain espagnol Santiago Posteguillo.
En tant que scénariste, pourquoi avez-vous choisi de mettre Josephine Peary, femme de Robert Peary, au devant de la scène dans votre film « Personne n’attend la nuit » ?
Je n’apprécie pas la personne. Je n’aime pas ce personnage. Une partie des événements du film reste de la fiction. Elle n’a jamais attendu son mari au Pôle Nord. Les personnages ont existé, elle était véritablement la femme de Robert. Quant à lui, il avait plusieurs amantes inuites dont l’une d’entre elle Ayaka. Il est vrai que Josephine rendit visite à son mari. Cependant, elle resta dans une petite ville comme au début du film, sans aller jusqu’au Pôle Nord. On peut sentir dans le film que ce fut une décision importante pour une femme, à cette époque. Auparavant, elle participa déjà à un voyage au Pôle Nord alors qu’elle était enceinte. Son bébé est né au Pôle Nord. J’ai fait le choix de prendre ces deux personnages – Joséphine et Ayaka – et de les emmener au Pôle Nord pour voir ce qu’il se passe.
Pourquoi avez-vous fait un film basé sur un personnage que vous n’appréciez pas ?
Je pense que le personnage que j’ai créé est aussi très contradictoire. Elle est très courageuse de plusieurs manières différentes. Elle symbolise un continent nouveau, les États-Unis. Un continent très puissant au début du vingtième siècle. Beaucoup de grands hommes sont nés là, des politiciens, des explorateurs… mais de gens ambitieux. C’est exactement comme cela que je définirais Robert. Aller au Pôle Nord, y planter le drapeau américain, tout était également question d’ambition personnelle. Les pays aussi avaient leurs propres ambitions, ils arrivaient puis s’en allaient. Mais ils n’apportaient rien au pays, à part la solitude et la destruction. C’est pourquoi à la fin du film le bébé d’Ayaka et Peary meurent innocents au même moment où Peary conquiert le Pôle.
Est-ce toujours d’actualité ? Les pays font-ils toujours preuve d’ambitions personnelles ?
Oui, c’est toujours pareil. Les pays sont comme des personnes. Les États-Unis en sont un bon exemple, particulièrement dans la première moitié du vingtième siècle. Après l’Amérique Centrale, certaines parties de l’Afrique, il leur fallait le Pôle Nord. Ils ont toujours des excuses comme l’humanitaire, le progrès, partager leurs avancées pour le bien de tous. Mais ce ne sont que des excuses qui cachent les ambitions personnelles. Tout comme Josephine Peary et son célèbre mari, qui a d’ailleurs menti. Il ne s’est jamais rendu au Pôle Nord. Aujourd’hui c’est prouvé. Mais à cette période il est véritablement devenu une star. Il n’a jamais atteint le Pôle Nord, c’est marqué à la fin de mon scénario.
Vous avez travaillé avec un co-producteur bulgare…
La Bulgarie joue un rôle important dans le film « Personne n’attend la nuit ». Sur le plan économique, la Bulgarie investit modestement en comparaison avec la France et l’Espagne, qui sont de plus gros pays à l’économie plus développée. Mais près de 80 % de l’équipe est bulgare. Le film est réalisé par l’équipe et non par le scénariste et le directeur. Soixante-huit personnes ont travaillé, et parfois dans de très mauvaises conditions. Beaucoup d’entre eux sont venus en Norvège car une partie du film devait être tournée là-bas. Ils n’avaient pas l’habitude de la neige mais ont fait un excellent travail. L’autre partie du film se tournait à l’extérieur, avec ma petite équipe bulgare. Nous nous sommes éclatés. Nous avons également tourné une grosse partie du film à Sofia pendant deux à trois semaines.
Comment vous-sentez vous en Bulgarie ?
Très bien. J’aime être ici. Je me sens bien. Je ne parle pas du tout bulgare mais j’aime ce pays. Je pense que c’est un pays accueillant.
Aujourd’hui de nombreux bulgares vont vivre en Espagne…
Pas uniquement des bulgares. Je pense qu’il est positif d’apporter de nouvelles cultures en Espagne. J’aime cette idée, qu’une personne puisse être à moitié brésilienne ou bulgare. Je pense que c’est très bon pour un pays. Cela apporte de la fraîcheur, des idées nouvelles, du sang-neuf.
Repartirez-vous bientôt à l’étranger en tant que photographe ?
J’ai arrêté la photographie il y a neuf mois. J’ai vécu de la photographie pendant vingt ans.
Avez-vous exposé en tant que photographe ?
Non, je ne signe pas mes photos. Je les publie uniquement par les médias ou gratuitement. Quand je fais des photos, la personne derrière la caméra n’a pas d’importance. Le scénario provient de moi. Mais pour la photo il n’est pas primordial que ce soit moi. J’ai eu plusieurs fois l’opportunité de participer à des expositions, de publier un livre ou un album photo. Mais je n’ai jamais voulu. Il est très facile de comprendre pourquoi je ne signe pas mes photos. La plupart des gens que je prends en photo sont des gens que je ne connais pas. Avant, pendant la guerre ou après, je n’inscris pas leurs noms. Ce n’est pas mon nom qui est important mais bien le fait qu’ils souffrent, qu’ils se battent, qu’ils meurent. Pourquoi devrais-je inscrire mon nom ? Dans le cinéma c’est différent. Je choisis Juliette Binoche, elle est actrice. Moi, je suis Miguel Barros, j’écris. Vous êtes la personne qui réalise l’interview. Mais si vous prenez une photo d’inconnus, le plus important est ce qui se trouve sur la photo et non pas qui l’a faite.
Vous n’existerez pas dans l’histoire de la photographie de guerre…
J’ai beaucoup d’égo comme tout le monde, mais il fonctionne différemment (rires). Quand je cuisine j’ai un grand égo. Quand je fais de la photographie, je préfère rester invisible.
Propos recueillis par Elena Vladova
Traduction d’anglais Beñat Thomas
Photo: © Vesselin Dimitrov







